Femme âgée accoudée à sa fenêtre aux volets ouverts, regardant la rue

· Maïa Etcheverry

Solitude des personnes âgées en France : 750 000 aînés ne parlent plus à personne


Au mois d’août, chez mon Amama à Hasparren, j’ai compté. Entre neuf heures du matin et sept heures du soir, trois personnes ont franchi sa porte : ma tante, qui passe le mardi, l’aide à domicile, et moi. Le reste du temps, elle était à la fenêtre, d’où elle regarde passer la rue depuis quarante ans.

Le soir, je lui ai demandé si elle trouvait les journées longues. Elle a dit « non, non », et elle a parlé d’autre chose. En rentrant à Paris, j’ai cherché ce que disent les chiffres sur la solitude des personnes âgées en France.

J’ai ouvert le dernier baromètre des Petits Frères des Pauvres. Je voulais un chiffre pour mettre un mot sur ce que j’avais vu. J’en ai trouvé dix, et ils sont plus durs que ce que j’imaginais.

« Mort sociale » : 750 000 personnes âgées coupées de tout

L’association mesure l’isolement sur quatre cercles : la famille, les amis, le voisinage, le tissu associatif. Quand les quatre sont vides en même temps, elle parle de mort sociale. C’est un mot violent. Il désigne une situation simple : plus personne.

En 2025, cela concerne 4 % des personnes de 60 ans et plus, soit 750 000 personnes — à peu près la population d’un département comme la Loire ou le Bas-Rhin.

+ 42 % en quatre ans. + 150 % en huit ans. En tenant compte du vieillissement de la population, l’association estime que le chiffre pourrait atteindre un million en 2030.

Derrière le pourcentage, les enquêteurs ont recueilli des phrases. Celle-ci est de Patricia, 71 ans : « Moi, je parle avec mes murs, mais ils ne me répondent pas. » Celle-là de Francine, 68 ans : « Ça fait un an et demi que je n’ai pas de nouvelles de mes enfants. S’il m’arrive quelque chose, qui va les prévenir ? À part au cimetière, je n’ai plus personne. »

Au-delà de ces 750 000, deux millions d’aînés sont isolés de leurs cercles familial et amical — + 120 % en huit ans.

Les quatre cercles ne lâchent pas en même temps, et c’est ce qui rend le basculement si discret. Le voisinage part souvent le premier : 2,7 millions de personnes âgées n’ont aucun lien avec leurs voisins au-delà d’un « bonjour, bonsoir », et 380 000 n’ont tout simplement pas de voisins. Le tissu associatif suit, en général quand la mobilité diminue — une personne âgée sur deux ne sort pas de chez elle tous les jours, soit environ neuf millions de personnes, et davantage en milieu rural.

Quand les deux cercles de proximité ont disparu, il ne reste que les amis, qui vieillissent aussi, et la famille. Qui, elle, habite souvent loin.

Isolement et solitude ne sont pas la même chose

C’est la distinction la plus utile du baromètre, et celle qu’on confond le plus souvent.

L’isolement se compte : combien de contacts, avec qui, à quelle fréquence. C’est une réalité extérieure, mesurable.

La solitude se ressent. On peut se sentir seul entouré, et ne pas se sentir seul en vivant seul. Mon Amama voit du monde toutes les semaines. Rien ne dit qu’elle ne se sent pas seule.

Les deux courbes ne vont pas dans le même sens, ce qui rend l’année 2025 difficile à résumer. Le sentiment de solitude recule légèrement : 30 % des personnes âgées se sentent seules au moins de temps en temps, contre 36 % en 2021 et 31 % en 2017. Mais l’isolement, lui, s’aggrave.

Et quand la solitude s’installe, elle ne repart pas. Parmi ceux qui la ressentent souvent, 76 % la ressentent de façon durable — 53 % depuis plusieurs années, 7 % depuis toujours. Cela fait 4,2 millions de personnes pour qui ce n’est pas un passage. 2,5 millions se sentent seules tous les jours ou presque.

Un dernier chiffre, celui qui m’a arrêtée le plus longtemps : près de 5,7 millions de personnes âgées n’ont personne à qui parler de choses intimes ou personnelles. Pas personne à voir. Personne à qui dire.

1,5 million d’aînés ne voient presque jamais leur famille

C’est le chiffre qui concerne directement ceux qui lisent cet article à 22 heures en pensant à leur mère.

Environ 1,5 million de personnes âgées ne voient jamais, ou quasiment jamais, leur famille proche — enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants. Elles étaient 1,3 million en 2021. Et 470 000 en 2017.

Le chiffre a triplé en huit ans. Ce n’est pas une dérive lente, c’est un basculement.

Il faut lui ajouter une précision que le baromètre prend soin de faire : 3,2 millions de personnes âgées n’ont ni enfants ni petits-enfants. Pour elles, la question ne se pose pas dans les mêmes termes — il n’y a pas de famille qui a cessé d’appeler, il n’y en a jamais eu.

Sur la fréquence, l’érosion est régulière. En 2017, 54 % des personnes de 60 ans et plus étaient en contact avec leurs enfants une ou plusieurs fois par semaine. En 2025, elles sont 44 %. Dans le même temps, les contacts très épisodiques — une fois par an ou moins — sont passés de 4 % à 8 %.

Du côté des petits-enfants : 15 % des personnes âgées les voient très rarement ou jamais, contre 12 % en 2021 et 7 % en 2017.

Une chose résiste, et elle mérite d’être dite : les enfants des personnes de 85 ans et plus continuent de venir. Une personne de 85 ans et plus sur deux reçoit la visite d’au moins un de ses enfants une à plusieurs fois par semaine. Quand la situation devient franchement fragile, les familles répondent. C’est avant, dans la longue zone grise où le parent va « encore bien », que les visites s’espacent sans que personne décide rien.

Le lien à distance tient mieux que les visites — et il s’effrite aussi

Voilà le chiffre que je n’attendais pas, et c’est celui qui change la façon de lire tout le reste.

61 % des personnes de 60 ans et plus sont en contact au moins une fois par semaine avec leur famille proche par téléphone, courrier ou Internet. Elles ne sont que 39 % à les voir au moins une fois par semaine. Vingt-deux points d’écart.

Autrement dit : pour la majorité des familles françaises, le lien hebdomadaire n’est déjà plus un lien de présence. Il passe par un fil. C’est déjà le cas, ce n’est pas une projection.

Sauf que ce fil s’use lui aussi. Les contacts très réguliers à distance ont baissé de 8 points en quatre ans.

Je trouve que ça dit quelque chose d’assez précis sur ce qui se passe dans nos familles. Ce n’est pas que nous ayons cessé d’aimer nos parents. C’est que le canal sur lequel repose l’essentiel du lien — l’appel du dimanche — demande à chaque fois une décision, un moment libre, une énergie. Et qu’une décision à reprendre chaque semaine finit par être reportée.

Lucien, 78 ans, le formule sans reproche : « Ma fille m’a téléphoné il y a quinze jours. Elle vit à 500 km d’ici. Elle ne vient pratiquement pas. L’année dernière elle n’est pas venue et cette année non plus. Elle a sa vie. »

C’est exactement ce que j’écrivais à propos de ce que ressent une personne âgée entre deux appels : ce qui pèse, ce n’est pas l’absence de grands moments, c’est l’irrégularité des petits.

Les chiffres qui devraient nous rendre prudents

Il serait commode de conclure que le numérique va réparer tout ça. Le baromètre dit l’inverse, et je préfère le citer que le contourner.

27 % des personnes âgées n’utilisent jamais Internet — plus de cinq millions de personnes. Et cette proportion remonte : elle était de 20 % en 2021, pendant la période où le confinement avait poussé tout le monde à se connecter.

Le détail par âge est plus sévère encore. 52 % des 80 ans et plus n’utilisent jamais Internet (+ 11 points par rapport à 2021). 71 % des 85 ans et plus (+ 7 points).

Et l’argent pèse : chez les personnes dont les revenus mensuels nets sont inférieurs à 1 000 €, 41 % sont hors ligne. Richard, 62 ans : « Je peux pas avoir Internet, j’ai pas de box. Ça coûte 35 €, je peux pas. C’est le prix, c’est tout. »

Ce chiffre-là est un garde-fou. Il signifie que toute solution passant par un écran connecté — y compris celle sur laquelle je travaille — ne s’adresse pas à la moitié des personnes de 80 ans et plus, du moins pas sans que quelqu’un installe, paie et entretienne la connexion à leur place. Ce n’est pas un détail d’implémentation. C’est la condition d’entrée.

À quoi il faut ajouter l’INSEE, qui compte autrement : une personne de 65 ans ou plus sur trois vit seule dans son logement, et chez les 85 ans et plus, 53 % des femmes contre 28 % des hommes. La solitude du grand âge est, très largement, une affaire de femmes qui survivent à leur conjoint.

Quand on habite loin, il reste quelque chose à faire

Je n’aime pas les articles qui alignent des chiffres puis vous laissent avec. Voici ce que ces données suggèrent concrètement, pour quelqu’un qui vit à plusieurs centaines de kilomètres.

Viser la fréquence plutôt que la durée. L’écart de 22 points entre le contact à distance et la visite dit que le lien hebdomadaire se joue déjà sur le fil. Deux minutes trois fois par semaine valent mieux qu’une heure une fois par mois — et coûtent moins à tenir.

Supprimer la décision. Le vrai ennemi n’est pas l’oubli, c’est la renégociation permanente. Un rendez-vous fixe, une alarme, un rituel — n’importe quoi qui transforme l’intention en automatisme. C’est le principe des gestes qui tiennent dans la durée quand on vit loin.

Ne pas attendre le signal. Les 750 000 personnes en mort sociale n’ont pas prévenu. Le baromètre cite une étude de 2023 selon laquelle, chez les personnes âgées, la gêne à parler de sa solitude est nourrie par la crainte de représenter un fardeau pour la famille. Un « tout va bien, ne t’inquiète pas » au téléphone ne prouve donc pas grand-chose : l’absence de plainte ne mesure rien.

Répartir. Une personne de 85 ans sur deux reçoit une visite hebdomadaire d’un enfant — le plus souvent toujours le même. Si vous êtes plusieurs, la question de qui porte quoi, et de la culpabilité qui va avec, vaut d’être posée avant que quelqu’un s’épuise.

Choisir un canal qui ne demande rien au destinataire. C’est la leçon la plus directe des 27 % hors ligne : chaque geste exigé de la personne âgée — ouvrir une application, retrouver un mot de passe, appuyer sur « répondre » — est un endroit où le lien peut casser. C’est la raison d’être de Claudette : les photos et les messages de la famille s’affichent seuls sur la tablette du proche, sans qu’il ait à les chercher, et l’application est gratuite. Si cette approche vous parle, le guide montre ce qu’il voit à l’écran. Et si la personne n’a ni tablette ni connexion, les chiffres ci-dessus disent qu’il faut commencer par là — ou par autre chose.

Chaque 1er octobre, la Journée internationale des personnes âgées remet ces chiffres dans la presse pour vingt-quatre heures. Ils sont vrais les 364 autres jours.

Ce que je n’ai pas demandé

Je n’ai pas demandé à mon Amama si elle se sentait seule. Je crois que je n’oserai jamais, et je crois aussi qu’elle répondrait « non, non ».

Ce que je sais, c’est qu’elle fait partie des 44 % — celles qui ont des nouvelles de leurs enfants chaque semaine. Et que ce pourcentage était de 54 % l’année où j’ai passé mon bac.

La fenêtre, elle, n’a pas bougé. C’est nous qui passons moins souvent dans la rue.


Sources : Petits Frères des Pauvres et CSA Research, 3ᵉ Baromètre « Solitude et isolement : quand on a plus de 60 ans en France en 2025 », publié le 30 septembre 2025 — échantillon national représentatif de 1 860 personnes de 60 ans et plus, interrogées par téléphone du 7 au 24 avril 2025, méthode des quotas · INSEE, « En 2021, une personne de 65 ans ou plus sur trois vit seule dans son logement », Insee Première n° 2040, février 2025. Les témoignages cités sont ceux recueillis et publiés dans le baromètre.

Photo : Nick Karvounis sur Unsplash.