Un couple de seniors découvre des photos sur un écran, l'air joyeux et surpris

· Maïa Etcheverry

Partager des photos avec ses grands-parents sans réseaux sociaux


Je suis à Hasparren, dans la cuisine, et je fais défiler mon téléphone devant Amama. Le baptême de la fille de ma cousine, en mai. Le filleul qui perd sa première dent. Mon père en train de rire, la tête en arrière, à une table que je ne reconnais pas.

Elle regarde. Elle ne dit rien pendant un moment. Puis : « Tout ça, c’était quand ? »

Trois mois. Trois mois de vie de famille qui ont défilé dans un groupe WhatsApp où elle n’est pas, dans des stories qu’elle ne verra jamais, et que je lui montre d’un coup, en accéléré, un dimanche après-midi, comme on rend un devoir en retard.

Ce n’est pas qu’on l’a oubliée. C’est pire que ça, d’une certaine façon : on a partagé nos photos exactement là où elle n’était pas.

Cinq millions de personnes que nos photos n’atteignent jamais

Le troisième baromètre des Petits Frères des Pauvres, publié en septembre 2025, donne un chiffre qui devrait nous arrêter : au moins cinq millions de personnes âgées n’utilisent jamais internet en France. Chez les plus de 80 ans, c’est plus d’une sur deux — 52 %.

Ces gens-là ne sont pas « en retard ». Ils ne sont pas en train de rattraper. Ils sont ailleurs, et ils y resteront.

Or c’est précisément là qu’est le nœud. Quand on dit « je partage des photos de mes enfants avec la famille », on veut dire : je les mets dans un groupe WhatsApp, sur une story, dans un album partagé. Ces endroits ont un point commun. Il faut y aller. Il faut un compte, un mot de passe, une application ouverte au bon moment, et le réflexe d’aller voir.

Amama n’ira pas. Et pendant ce temps, la vie de sa famille passe à quinze centimètres d’elle, dans un téléphone qu’elle ne consulte pas.

Le problème n’est pas qu’elle ne sait pas s’en servir

C’est l’erreur que j’ai faite pendant des années : croire que le sujet était sa compétence. Qu’il fallait lui apprendre. Que si j’expliquais assez bien, assez lentement, elle finirait par y arriver.

J’ai essayé de lui expliquer WhatsApp. Ça n’a pas marché, et j’ai fini par comprendre que ça ne pouvait pas marcher — parce qu’on demandait à celle qui a le plus de mal de faire le plus d’efforts.

Le problème n’est pas dans sa tête. Il est dans l’architecture. Nos photos sont stockées dans des endroits qui exigent qu’on vienne les chercher. C’est un choix de conception, pas une loi de la nature. Et c’est ce choix-là, pas Amama, qui devrait changer.

La fausse bonne idée : « on n’a qu’à lui créer un compte »

Tout le monde y pense. On l’a fait, d’ailleurs. Un cousin a installé Facebook sur la tablette d’Amama, un été, avec un compte à son nom et une photo de profil qu’il avait choisie lui-même.

Trois choses se sont passées, dans cet ordre.

Elle n’a pas su y retourner. L’icône était là, mais le geste — ouvrir, faire défiler, comprendre que ce mur de choses est un « fil » et qu’il faut le remonter — ne s’est jamais installé.

Puis elle a reçu des demandes d’amis de gens qu’elle ne connaissait pas, et ça l’a inquiétée. « Je ne sais pas qui c’est. Je fais quoi ? » Elle m’a appelée pour ça un soir. Elle avait peur d’avoir fait une bêtise.

Enfin, le compte est resté là, vide, comme la tablette dans le tiroir. Une case cochée dans nos têtes, un objet mort dans sa maison.

Créer un compte à quelqu’un, ce n’est pas l’inclure. C’est déplacer notre problème chez lui.

L’autre fausse bonne idée : publier quand même

Reste la tentation inverse : publier les photos suffisamment « en public » pour qu’elle finisse par tomber dessus. Un album Facebook ouvert, une page famille, un compte dont on donne l’adresse.

Là, on paie un prix qu’on voit rarement.

Selon les chiffres repris par la CNIL, 53 % des parents français ont déjà publié du contenu sur leurs enfants sur les réseaux sociaux. Et la CNIL est explicite : elle déconseille de publier des photos ou vidéos de ses enfants ou petits-enfants sur ces plateformes, à plus forte raison depuis un profil public. Les raisons sont documentées, et certaines sont difficiles à lire — l’autorité rappelle qu’une part considérable des images d’enfants qui circulent sur les forums pédocriminels avait d’abord été publiée par les parents eux-mêmes.

Mettons les choses côte à côte. Pour qu’une grand-mère de 83 ans voie la photo d’un enfant de six ans, on exposerait cet enfant à un réseau mondial dont on ne contrôle ni l’audience, ni la durée, ni l’usage futur.

C’est un très mauvais échange. Et surtout, c’est un échange inutile : le problème n’a jamais été que les photos n’étaient pas assez publiques. Il est qu’elles n’arrivent pas jusqu’à elle.

Arrêter de lui demander de venir chercher

Le jour où j’ai retourné la question, tout est devenu plus simple.

Je ne cherche plus comment amener Amama là où sont mes photos. Je cherche comment amener mes photos là où est Amama.

Ça a l’air d’un jeu de mots. C’est en réalité toute la différence entre un système qui demande un effort à la personne la plus fragile, et un système qui n’en demande aucun. Dans le premier cas, ça tient quelques semaines, le temps de la nouveauté, puis ça retombe. Dans le second, ça tient parce qu’il n’y a rien à tenir.

Les options, honnêtement

Il n’y a pas une solution. Il y en a plusieurs, et elles ne se valent pas selon qui est en face.

Imprimer et envoyer par la poste. Ça marche. Ça marche même très bien — une photo qu’on peut tenir, poser sur un buffet, montrer à la voisine, ça n’a pas d’équivalent numérique. Le défaut n’est pas le prix, il est le rythme : on le fait deux fois, puis la vie reprend. Et ce dont Amama a besoin, ce n’est pas d’un événement. C’est d’un fil.

Cette distinction est la seule chose que je retiendrais si je ne devais en retenir qu’une. Un tirage papier envoyé à Noël, c’est un cadeau. Trois photos banales envoyées un mardi — le marché, une flaque, le chat du voisin — c’est une présence. Les deux sont bien. Une seule remplit les journées.

L’email avec les photos en pièce jointe. Bonne option si votre parent a une adresse mail et la consulte. Beaucoup de familles découvrent en essayant que la boîte existe mais que personne ne l’ouvre — ou que les pièces jointes ne s’affichent pas, ou que la messagerie a mis les photos dans un dossier introuvable.

La clé USB ou la carte SD. Excellente, à une condition : être sur place pour la brancher. Ce qui règle le problème des familles proches, et pas celui des familles éloignées.

Le cadre photo numérique connecté — Aura, Familink et les autres. C’est la bonne idée du marché : un objet qui ne fait qu’une chose, qu’on pose sur un meuble et qui affiche ce qu’on lui envoie. Il faut compter entre 150 et 250 euros pour le cadre, parfois un abonnement, et accepter d’acheter un appareil de plus.

Sophie, 44 ans, vit à Nantes ; sa mère est en Vendée, à une heure et demie. Elle m’a raconté son cadre connecté, offert à Noël. « Les six premiers mois, c’était formidable. Et puis il y a eu une coupure internet chez elle, le cadre s’est déconnecté, et il a affiché la même photo pendant cinq semaines. Ma mère ne me l’a pas dit. Elle pensait que c’était nous qui n’envoyions plus rien. »

Cette phrase m’a hantée. Parce que le silence d’un appareil, pour quelqu’un qui attend, ne ressemble pas à une panne. Il ressemble à un abandon. Quelle que soit la solution choisie, il faut quelqu’un, dans la famille, qui vérifie de temps en temps que ça tourne encore — et qui appelle pour dire « si tu ne vois plus rien, ce n’est pas nous, c’est la machine ».

Une tablette qui affiche les photos toute seule. C’est le même principe que le cadre connecté, sauf qu’on utilise un appareil que la famille possède souvent déjà — et qu’on peut, si le proche le souhaite un jour, lui laisser feuilleter les photos et répondre. J’ai écrit ailleurs comment choisir cette tablette sans se tromper, parce que c’est là que la plupart des familles font fausse route.

Le point commun des deux dernières options, et c’est le seul qui compte : le senior n’a rien à faire. Pas de compte. Pas de mot de passe. Pas de geste à apprendre. L’écran s’allume, et sa famille est dedans.

Ce que j’ai fini par faire

Chez Amama, c’est une vieille tablette Android posée sur la desserte, à côté du fauteuil, branchée en permanence. J’envoie les photos depuis mon téléphone, à Paris. Mon père envoie aussi. Ma cousine envoie. Elles arrivent, elles s’affichent, et Amama les regarde quand elle veut.

L’application que nous utilisons s’appelle Claudette — elle a été faite pour ça et pour rien d’autre : les photos, les messages et les vidéos que la famille envoie apparaissent seuls sur la tablette du proche, sans qu’il ait à toucher quoi que ce soit. Il n’y a pas de fil à remonter, pas de demande d’ami, pas de publicité, pas d’inconnu.

Ce qui a changé, ce n’est pas la quantité de photos. J’en envoyais déjà beaucoup — dans le groupe WhatsApp, là où elle n’était pas.

Ce qui a changé, c’est qu’elles arrivent.

Ce qu’elle a dit, en juin

Je suis rentrée en juin. J’ai posé mon sac, et avant même de m’asseoir, Amama m’a dit quelque chose que je n’attendais pas.

« La petite a bien grandi. »

Elle parlait de la fille de ma cousine. Elle ne l’a pas vue depuis un an et demi. Elle la voyait tous les jours sur la desserte, entre le courrier et la corbeille de fruits, et elle avait suivi — sans que personne ne lui explique quoi que ce soit, sans compte, sans mot de passe.

Elle n’a pas dit merci. On ne dit pas merci pour ça. Elle a juste parlé de la petite comme quelqu’un qui en fait partie.

C’est tout ce que je voulais.


Si vous cherchez comment mettre ça en place chez votre proche, le guide Claudette explique le fonctionnement en quelques minutes. Et si vous n’en êtes pas encore là, il y a d’autres façons de garder le lien à distance qui ne demandent aucun matériel.


Sources : Petits Frères des Pauvres, 3ᵉ Baromètre « Solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France en 2025 » (30 septembre 2025) · CNIL, « Partage de photos et vidéos de votre enfant sur les réseaux sociaux : quels sont les risques ? » · Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN) / Potloc, 2023.